Bataille de Champagne

Navarin (septembre 1915 – mai 1916).

L’heure est venue. Pour échapper à l’observation aérienne de l’ennemi, par des étapes de nuit qui nous conduisent successivement à Le Châtelier (le 3), Bettancourt (le 5), Changy (le 6), Faux-sur-Coole (le 7), Togny-aux-Bœufs (le 16), nous atteignons le camp de la Meulette le 18. Tout est prêt, les troupes destinées à l’attaque sont concentrées, l’enthousiasme est à son comble, la confiance est entière ; dans la nuit du 24 au 26, le 19e se porte au bivouac au nord de Suippes et le 25 septembre au matin la bataille de Champagne commence (IVe armée).

La division MARCHAND, débouchant de Souain, enlève sans peine la première position ennemie, le 6e corps la suit prêt à la doubler; nous marchons par le Bois des Cuisines et Souain où déjà le canon ennemi nous oblige à une marche prudente.

En fin de journée la 254e brigade est à droite de la route Souain — Sommepy, ses éléments de tête au contact, à hauteur de la Cabane ; le général DESORT, qui vient d’être blessé, est remplacé par le colonel SUBERBIE, du 171e ; le 19e s’installe an bivouac au Bois C. 3, ses pertes sont légères.

Une forte pluie d’orage a marqué la fin de la journée ; le temps, beau jusque-là, s’est décidément mis contre nous et tous nos mouvements vont devenir plus pénibles.

Le 26, le 26e bataillon s’épuise en efforts vains et coûteux pour percer la deuxième position à hauteur de Navarin ; le 19e reste sur place, soumis à des bombardements qui nous causent peu de pertes ; dans la nuit du 26 au 27, nous relevons le 26e au nord du Bois U. 18. Le 27, au matin, le 19e est donc déployé en entier au nord du Bois U. 18, sa gauche à la route de Souain à Sommepy, sa droite au vallonnement qui remonte vers la Butte de Souain ; il se tient dans des trous de tirailleurs, des éléments de tranchées, creusés à la hâte au cours de la nuit ; il pleut.

Au milieu du jour arrive l’ordre d’attaque, le front à aborder va de la Ferme Navarin (à la route), jusqu’au Bois P. 15 ; l’attaque donnée par la 254e brigade renforcée de un régiment comprendra sept vagues successives, le 19e forme la première vague d’assaut. Le commandant appelle à lui ses capitaines, ils arrivent, courant ou rampant, au prix de mille difficultés, tous enfin sont réunis dans l’élément de tranchée du commandant, qui donne ses ordres ; on règle les montres ; soudain le commandant remarque l’éclat particulier du regard du capitaine DUFLOS (5e compagnie), accroupi devant lui sous la pluie.

— Qu’avez-vous DUFLOS ? lui dit-il, je vous dis que nous irons à Vouziers.

— Je le crois, puisque vous le dites, mon commandant, répond DUFLOS, mais nous n’irons pas tous ; et il ajoute :

— Mais soyez sans crainte, mon commandant, cela ne nous empêchera pas de marcher.

Quelques instants après, il tombait, frappé par un obus, en enlevant sa compagnie à l’assaut ; on n’a jamais retrouvé son corps.

Les commandants de compagnie ont rejoint leurs unités, le commandant est sur la ligne de départ, il surveille sa montre ; il est H-2′, et brusquement l’ennemi déclenche son feu. C’est la 3e compagnie qui part ; le brave LUCQUET qui la commande ne veut pas arriver en retard, et comme il est à 200 mètres derrière les autres, il est parti deux minutes plus tôt. L’assaut se déclenche.

Heure sublime, heure de poignante émotion, qui pour la dernière fois a donné à nos yeux émerveillés la vision des charges légendaires ; les unités s’avancent alignées, au pas, l’arme sur l’épaule ; les cratères noirs des obus, qui partout piquent le sol, ouvrent des brèches, les rangs se resserrent, la marche continue ; et les balles sifflent, les mitrailleuses font entendre partout leur cri diabolique de crécelle enragée.

Derrière nous, et au loin dans la plaine, les six autres vagues suivent ainsi. La marche cependant est lente et pénible, on enfonce jusqu’à mi-jambe dans le sol détrempé. Nous progressons ainsi, gagnant du terrain, jusqu’à ce que le bataillon se heurte sur tout le front d’attaque à une deuxième position déjà fortement organisée, solidement armée. Des groupes la forcent, mais en se sacrifiant ; le premier est celui du chevaleresque lieutenant de LA CROIX-VAUBOIS, qui tombe frappé d’une balle à la tête ; ce n’est que deux mois après, à la faveur des brouillards de novembre, que nous pourrons aller rechercher les corps de ces héros, entre les nouvelles lignes.

Finalement les chasseurs s’arrêtent, le nez aux fils de fer.

Au soir, le colonel SUBERBIE est blessé et remplacé à la tête de la brigade par le lieutenant-colonel CARRÈRE, du 355e R. I.

Pendant la nuit, autant que les circonstances le permettent, les compagnies se reforment, et le matin du 28 apparaît.

Dans la journée, nouvel ordre d’attaque ; un dernier effort doit être tenté ; le 19e formera encore la première vague d’assaut.

Les conditions ne se sont guère modifiées, l’assaut s’achève comme la veille. En fin d’assaut, le commandant est couché à terre, à gauche et un peu en arrière du Bois P. 15, avec à côté de lui son adjudant-major, le capitaine CONRAD ; soudain celui-ci lui dit, regardant à droite : « Les Boches ! » En effet, derrière quelques Marocains qui dévalent au galop du Bois P. 15, débouchent les Boches, deux compagnies environ, qui, avec une extrême rapidité, se forment dans le plus grand ordre.

Vont-elles, prenant notre ligne de flanc et à revers, essayer de ramasser les débris du 19e collés au sol ? Question angoissante ; il n’y a pas là de réserve.

Quand, tout à coup, les Boches tourbillonnent sur eux-mêmes et s’évanouissent ; le terrain ne permet pas de voir s’ils sont tombés ou rentrés dans le bois ; mais c’est le salut. A l’origine, pour la garde des flancs, une section de mitrailleuses avait été échelonnée derrière chaque extrémité de la ligne ; ce dispositif avait été maintenu soigneusement. Les Boches sont ainsi tombés sur la section d’AIGUY, dans le vallonnement de la Butte de Souain. L’intrépide d’AIGUY, se laissant traverser par les Marocains, ouvre le feu à 50 mètres, le voit sans effet, juge tout de suite le tir mal ajusté, saute lui-même sur une pièce, rectifie la hausse, et obtient instantanément le résultat.

Dans la nuit du 28 au 29, le bataillon passe, après relève, en deuxième ligne, au Bois U. 18 ; cette position, sans cesse bombardée, lui vaut encore des pertes. Le 4 octobre, il gagne le bivouac du Bois des Cuisines.

Les attaques de Navarin ont coûté au 19e 20 officiers et 700 gradés ou chasseurs, tués ou blessés. C’est le 6 octobre, au bivouac du Bois des Cuisines, que le colonel VIDALON, qui vient de prendre le commandement de la 254e brigade, remet la croix de chevalier de la Légion d’honneur au commandant DUCORNEZ.

Du 8 au 27 octobre, période de reconstitution au camp de la Noblette ; dans la nuit du 27 au 28, nous sommes de nouveau aux ouvrages de Wagram, près de Souain, et dans la nuit du 3 au 4 novembre, relevant le 171e R. I., nous entrons en secteur à Navarin.

Nous y resterons jusqu’en février 1916.

Pour l’occupation, le groupe 19e-26e alterne chaque semaine avec le 171e R. I. (colonel GOURAUX).

Le groupe 19e-26e, sous le commandement du commandant DUCORNEZ, est formé en trois bataillons : à droite, Bois P. 15 et Verger de Navarin, un bataillon du 19e (quatre compagnies du 19e) ; à gauche, Bois N. 10, un bataillon du 26e (quatre compagnies du 26e) ; au centre, Ferme Navarin et route, un bataillon mixte (deux compagnies du 19e et deux compagnies du 26e). La semaine de repos se passe, pour deux bataillons, à Suippes, et aux camps 3.5 ou 4.5 (route de Perthes), pour le troisième bataillon, sur la deuxième ligne, entre la Cabane et Souain, à la cote 149.

Aux Bois des Deux Tombes stationnent les trains, avec l’infatigable et dévoué lieutenant MAUVAIS.

C’est une période d’organisation active, de travail incessant ; abris, tranchées, défenses de toutes sortes, tout est à faire, tout s’édifie, se crée et se développe, sans interruption ; de jour ou de nuit, suivant les possibilités de lieu, le travail se poursuit sans arrêt.

C’est l’apogée du peloton de pionniers, dirigé par le brave et actif CHRISTAL.

A Wagram, le Dr TOURNADE, aussi bon organisateur au stationnement que superbe soldat dans la bataille, réalise pour l’installation du service de santé des merveilles d’ingéniosité.

Le secteur est assez agité, le Bois P. 15 sera toujours le plus mauvais coin ; cependant, jusqu’en février 1916, point d’action importante, la vie laborieuse du bataillon s’y déroulera sans incident notoire ; les pertes restent régulières et sensibles.

En février 1916, le secteur est plus agité, surtout dans la deuxième quinzaine. L’ennemi déclenche son offensive sur Verdun ; pour maintenir nos forces éloignées, il exécute quelques opérations secondaires sur certains points du front. Partout et plus spécialement à Navarin, c’est la même tactique.

Si l’on sait que toute attaque non précédée d’une préparation matérielle suffisante est régulièrement condamnée à un échec, on sait aussi qu’il n’est pas de position, si solidement tenue qu’elle soit, qui puisse par elle-même résister à une attaque mettant en œuvre une somme de moyens matériels suffisante ; et pour être sûrs d’avoir cette somme suffisante, les Boches l’exagèrent. A Navarin, dans les derniers jours de février, l’ennemi multiplie ses réglages ; son activité s’accroît et son artillerie se renforce ; dans la nuit du 26 au 27 (renseignement d’aviation), vingt-quatre batteries lourdes nouvelles sont amenées en position.

Le front d’attaque comprenait le front du 19e, augmenté à droite de celui des deux compagnies voisines du 172e (secteur voisin), et à gauche de celui des deux compagnies de droite du 26e B. C. P. Le dimanche 27 février, vers 8 heures du matin, l’ennemi commence sur notre position un effroyable bombardement de toutes ses pièces, qui durera jusqu’au soir ; il y consacre 100.000 projectiles de gros calibre (105 et au-dessus, renseignement contrôlé) ; la première ligne et la ligne intermédiaire sont tout particulièrement battues.

Bientôt tranchées et boyaux sont nivelés, les entrées d’abris sont éboulées, toutes les communications sont interrompues. Plus de téléphone, les appareils optiques sont détruits ; les agents de liaison qui partent vers la première ligne ne reviennent pas ; aucune nouvelle de cette première ligne à partir de la matinée ; quelques rares agents de liaison du commandant, dont le fourrier LEVY, peuvent atteindre la ligne intermédiaire et en revenir ; par eux l’on sait que les commandants des bataillons sont prêts, que le moral des défenseurs reste ferme et empreint d’enthousiasme, qu’on attend l’attaque avec la confiance la plus absolue.

Elle se produit à 16 h.30 à grands renforts de lance-flammes. Les groupes qui peuvent se former combattent avec acharnement : le lieutenant ALTENBURGER tombe, la mâchoire fracassée par une balle, le sous-lieutenant GILLANT, qui lutte la grenade à la main, est très grièvement blessé. Le commandant du bataillon mixte, le valeureux capitaine DUBOIS, merveilleusement secondé par l’aspirant AUBÉ, se jette au-devant de l’ennemi, animant ses hommes par son exemple personnel ; il tombe une balle dans le ventre, et AUBÉ est grièvement blessé.

On transporte DUBOIS dans son poste, l’ennemi l’y suit et l’y fait prisonnier, puis ses chasseurs y rentrent et le délivrent, et il a la consolation de mourir dans les lignes françaises. Au boyau d’Évian, les lieutenants DELAIIAYE et LIGNEREUX arrêtent l’assaillant. Un bataillon du 171e R. I., mis à la disposition du commandant, contre-attaque ; il progresse péniblement et est arrêté devant la ligne intermédiaire.

Notre artillerie a bien déclenché son barrage, mais elle est nettement dominée par l’artillerie adverse.

Finalement, nous devons laisser aux mains de l’ennemi notre première ligne, et nous avons perdu 23 officiers, 930 gradés ou chasseurs, tués ou blessés (1/2) ou disparus (1/2).

Dans la nuit du mardi au mercredi suivant (29 février au 1er mars) ce qui reste du 19e est relevé, et nous rentrons à Suippes.

De Suippes, le 6 mars, par une froide journée de neige, nous partons pour Sarry.

Nous y recevons un renfort de classe 1916, et un peloton de chacun des 1er, 3e, 4e, 5e, 7e et 10e groupes cyclistes (26e, 18e, 19e, 29e, 4e et 1er B. C. P.) et le bataillon est reconstitué.

Au bout d’un mois, il se retrouve plus ardent et plus fort que jamais, et prêt à de nouveaux combats.

Le 11 avril, après avoir défilé à Châlons devant le général GOURAUD, il gagne La Cheppe, puis Suippes le 12 et, le 13 au soir, il rentre de nouveau en secteur à Navarin.

Il y a des remaniements, provoqués par le départ de certaines unités ; finalement, la 254e brigade est tout entière reportée à gauche de la route Souain — Sommepy, le 19e a sa droite appuyée à la route elle-même.

C’est dans cette situation que nous trouve, le 19 mai à 8 h.30 du soir, l’attaque par émission de gaz chlore que divers indices avaient laissé pressentir. L’émission se fit sur un front de 6 kilomètres à partir de la route Souain — Sommepy, et à l’ouest de la route ; elle englobait donc chez nous, à l’extrême droite du front attaqué, tout le 19e.

Dès que le sifflement caractéristique de l’émission se fait entendre, l’alerte est donnée, les Tambutés sont mis, les tranchées s’allument partout des mille feux préparés, notre artillerie déclenche un barrage des plus nourris. En même temps l’ennemi soumet nos lignes à un violent bombardement, et son infanterie, s’avançant dans la vague, le masque sur la figure, passe à l’attaque. Les nôtres l’attendaient, de violents combats s’engagent sur tout le front : elle est partout rejetée dans ses positions de départ.

La vague de gaz, poussée par le vent du nord-est au sud-ouest, passe derrière la gauche du bataillon, rabattue sur l’arrière, et sur les lignes à notre gauche.

Et après, c’est le spectacle impressionnant des postes de secours, avec leurs malades râlant, une écume sanglante à la bouche, secoués par des spasmes d’épouvante, cherchant dans un dernier effort tragique et désespéré le souffle qui leur manque avec la vie. Rien ne surpasse cette vision d’horreur, rien de plus propre à faire apprécier toute la barbarie d’un tel procédé de combat. Le lendemain, la nature apparaît lamentablement désolée, ses arbres et ses plantes roussis comme par une vague de feu, les uniformes sont gris et décolorés, les boutons et les parties métalliques ternes et salies, une épaisse couche de rouille recouvre les armes.

Cette affaire nous avait coûté 150 tués, blessés ou intoxiqués ; les Tambutés, malgré leurs imperfections, avaient fait merveille.

Le 21, nouvelle alerte, mais émission faible et irrégulière, pas d’action d’infanterie.

A la fin du mois, pendant que le 19e est au repos à Suippes, l’ennemi tente une attaque sur le 26e B. C. P. à qui nous prêtons main-forte, et finalement dans la nuit du 3 au 4 juin, du samedi au dimanche, nous sommes relevés en ligne, embarqués en autos à Suippes le matin du 4, et conduits en camions-autos à Vésigneul-sur-Marne.
Nous y recevons un renfort, et y faisons quelques exercices.
C’est la grande veillée des armes de Verdun, elle sera courte.
Chasseur du 19e, conserve pieusement dans ta mémoire le nom de NAVARIN, le souvenir de ces lieux où sont tombés près de 60 de tes officiers et plus de 2.000 de tes anciens (plus des trois quarts par le feu).

Ils y ont connu l’enivrement du succès, l’ivresse des heures de gloire, et aussi la tristesse du sacrifice non récompensé ; mais, dans le deuil comme dans la joie, toujours ils sont restés de beaux et fiers soldats de France.

Chasseur du 19e, sois jaloux de leur renommée et prêt à les égaler.

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