La bataille de Picardie

(mars – avril 1918)

La Folie (29 mars). — Grivesnes (31 mars). Mailly-Raineval (6 – 10 avril).

Le 28 mars, à 4 heures du matin, le premier train arrive à Breteuil-embranchement ; aussitôt débarqués, nous nous mettons en route par Rocquencourt sur Coullemelle. Déjà, dans la nuit qui finit, c’est le lamentable exode des populations qui fuient devant l’envahisseur. Nous croisons sur la route les femmes, les enfants, les vieillards, se traînant à bout de forces, chargés de paquets ou poussant devant eux la petite voiture pleine des épaves de leurs biens, et qui s’en vont au hasard, dans l’inconnu, mais loin, loin du canon et de l’enfer des batailles. Spectacle renouvelé de 1914, la guerre n’en a point de plus triste, nos cœurs se serrent étrangement, et cela nous en dit long sur la situation.

A 8 heures, nous sommes à Coullemelle ; la population, déjà bien clairsemée, est inquiète. A 11 heures, les trois compagnies sont portées aux bois Saint-Éloi et des Glands, en soutien d’éléments de la 12e D. I.

Un renseignement (il était faux) annonce l’apparition de l’ennemi à la ferme Belle Assise. Le maire et le curé se précipitent vers le commandant. « Je ne sais rien, je n’ai pas d’ordre, dit le maire. Que faut-il faire ? Pouvez-vous me donner l’ordre d’évacuer ? » Le commandant répond : « Je n’ai pas qualité pour vous donner l’ordre d’évacuer, mais je peux vous donner un conseil. J’espère que les Boches ne viendront pas ici, puisque nous arrivons, mais dès maintenant vous êtes en plein champ de bataille, sous le canon ; ce n ‘est plus la place des femmes et des enfants ; faites-les filer au plus vite. » Deux heures après il n’y avait plus un habitant dans le village, dès le lendemain il était bombardé.

A 12 heures, le commandant est appelé par le général PENET, commandant la 12e D. I., au château de Grivesnes ; la S. H. R. le suit à Grivesnes. La situation est peu brillante : il n’y a plus d’Anglais, il n’y a pas encore beaucoup de Français ; l’ennemi, refoulant les quelques groupes qui épars sur le front peuvent à peine retarder sa marche, atteint Montdidier et la vallée des Trois Doms.

Les états-majors se disputent nos pauvres compagnies qui sont comme perdues dans l’immensité de ces campagnes vides ; finalement nous restons à la disposition de la 12e D. I. A la fin de la nuit, la 3e compagnie est portée à la ferme de la Folie, où elle arrive le 29 au matin ; devant elle il n’y a qu’un mince rideau constitué par des territoriaux du 112e R. I. T. aux lisières Est du bois de l’Alval ; un bataillon du 350e R. I. est à Bouillancourt.

Journée de mouvements, le 29 : l’ennemi rapproche ses masses des Trois Doms ; derrière nous les troupes continuent à débarquer, notre deuxième train arrive, les unités qui le composent atteignent Coullemelle.

A la fin de la journée, l’ennemi, fonçant en masse sur tout le front des Trois Doms, de Bouillancourt à Courtemanche, passe à l’attaque.

La partie est encore trop inégale, les éléments avancés français sont rejetés ; à gauche, dans la nuit qui est venue, Malpart en flammes illumine sinistrement le champ de bataille, l’ennemi s’avance sur la route de Malpart à Grivesnes, poussant devant lui quelques éléments du 350e, qui lui disputent le terrain pied à pied ; à droite, l’ennemi menace Saint-Aignan.

Il n’y a à ce moment dans Grivesnes, encombré de convois de toutes sortes, et où se tient toujours le général PENET avec son état-major, que les pionniers et téléphonistes du 19e avec le commandant.

Une barricade, « la Grande Barricade », est vivement élevée à la sortie nord-est de Grivesnes, en travers de la route de Malpart ; les 1re et 2e compagnies, rappelées des bois Saint-Éloi et des Glands, vont arriver ; avec quelle impatience elles sont attendues ; les unités de Coullemelle sont en marche.

Et surtout, surtout, la Folie tient.

La Folie tient ; le lieutenant VUAILLE, qui commande la section d’avant-poste, à la lisière est du parc, à vu déboucher devant lui du bois de l’Alval une masse confuse d’où s’échappent des cris allemands, d’où on lui répond en français ; il engage le combat ; des mitrailleurs du 112e R. I. T. sont arrêtés sur la route, ils vont se faire tuer héroïquement sur leurs pièces ; la section VUAILLE est décimée, lui-même trouve des premiers, à la tête de ses chasseurs, une mort glorieuse, mais la 3e compagnie (compagnie GALTIER), dans le bois à l’ouest de la ferme, est parée pour la résistance. Les lignes et les colonnes ennemies la débordent largement par le nord et par le sud, menaçant de la cerner (Pourquoi ne l’ont-elles pas fait ?), la Folie tient toujours ; elle tiendra jusqu’après 10 heures du soir, jusqu’au moment où par le couloir de Saint-Aignan, resté libre par miracle, elle recevra l’ordre de se replier, et se repliera. Et le général PENET fera envoyer ses félicitations particulières à la 3e compagnie.

Ainsi arrêté sur ce point, l’ennemi s’est arrêté partout, Grivesnes est sauvé.

A la nuit, le général PENET, le colonel LAGARDE (350e R. I.), le commandant DUCORNEZ sont réunis au carrefour sud de Grivesnes ; les unités enfin arrivent, la défense s’organise. En fin de compte, le dispositif réalisé sera le suivant :

19e B. C. P. — De Saint-Aignan à la Grande Barricade (excluse), Saint-Aignan formant avancée, deux compagnies et demie (1re, 2e, 1/ 2 4e ; 1/2 G. M.). Capitaine adjudant-major MAURY.

En soutien au carrefour sud de Grivesnes, une demi-compagnie (peloton RATTEZ, de la 5e compagnie).

Contre-attaques : une demi-compagnie (1 peloton de la 5e compagnie, lieutenant BELLET) dans la partie sud du village ;

une demi-compagnie (1 peloton de la 3e peloton de la 3e compagnie, capitaine GALTIER) au sud-ouest du village.

Une C. M. est répartie entre ces éléments. A la disposition du colonel LAGARDE :

une demi-compagnie (peloton AUBIER, de la 3e compagnie) au château ;

une demi-compagnie (1 peloton de la 4e compagnie, lieutenant DELAHAYE) sur le chemin de la cote 74.

Une C. M. en réserve à l’ouest du village. P. C., carrefour sud.

350e R. I. tient la Grande Barricade et les lisières du Parc.

P. C., le château.

Le 30, le jeu se resserre, l’artillerie commence à travailler sérieusement, l’ennemi nous tâte, mais il trouve cette fois à qui parler. A 20 heures, cependant, il essaie d’aborder tout notre front ; il est repoussé avec de lourdes pertes.

A signaler ici la première intervention des autos-mitrailleuses du capitaine TASSIN qui sauront si brillamment montrer dans cette bataille que toute arme est bonne aux mains des braves.

La nuit venant, les autos avaient demandé à se retirer ; le commandant en avait maintenu deux au

carrefour sud, jusqu’à ce que l’obscurité soit complète.

Le capitaine MAURY venait de signaler sur son front une infiltration persistante ; tout à coup, vers 20 heures, fusillade subite et générale ; c’est l’attaque. Immédiatement le commandant lance les deux autos par la route le Moulin — SaintAignan. Elles tombent dans les lignes d’assaut ennemies. De la route, dominant la plaine mieux que ne peuvent le faire les chasseurs rivés au sol, et douées plus qu’eux de mobilité, elles surprennent l’ennemi, l’accablent et le poursuivent de leurs feux. Celui-ci, tôt décontenancé par cette apparition inattendue, reflue en désordre, laissant le sol couvert de ses morts. L’affaire en tout n’avait pas duré plus d’un quart d’heure. Quelques prisonniers, quelques papiers. La nuit s’achève dans un calme relatif ; une femme échappée de Malpart, où elle a vu fusiller les siens, est recueillie par nos postes. La journée avait été bonne, et le lendemain le général PENET pouvait communiquer à ses troupes la note suivante :

12e D. I. Q. G.,                                                                                                                                                                                                                    le 31 mars 1918.

« Sur tout le front du 6e C. A. les troupes ont, dans la journée du 30 mars, résisté aux nombreuses et violentes attaques exécutées par l’ennemi qui a subi de lourdes pertes. « Le général commandant l’Armée leur en exprime toute sa satisfaction.

« Le général commandant la 12e D. I. est heureux de transmettre ce message, adressé aux troupes sous ses ordres y compris le 19e B. C. P., qui ont hier repoussé si brillamment les assauts furieux des Allemands. »

PENET.

31 mars. — Jour de Pâques. — Belle matinée ; ce doit être, ailleurs, un beau jour de fête. Ici avec la musique du canon, dont l’intensité s’accroît, avec le vacarme des obus qui éclatent, c’est plus sévère. Nous gagnerons ainsi l’heure de midi… mais pour un instant laissons la parole au journaliste : « Les Chasseurs de Grivesnes (Echo de Paris du 9 juin 1918… et divers autres journaux). — La guerre a de curieux retours. A Grivesnes, comme aux marais de Saint-Gond, la Garde prussienne a creusé son tombeau. Et n’est-ce qu’une coïncidence ? Le bataillon qui vit à ses pieds la Garde expirer en 1918 est un ancien bataillon de cette immortelle division (GROSSETTI) qui, en 1914, lui fit des marais de Saint-Gond un premier tombeau.

« Le Boche a déchaîné sa ruée sauvage ; il a atteint Montdidier, il a franchi l’Avre, il précipite sa course.

« Mais, dans la nuit du 29 au 30 mars, après le combat singulier de « la Folie », le mur français s’est formé, la digue s’est élevée dont Grivesnes est le môle, et qui brave toutes les tempêtes. « Le 30, mais en vain, le Boche essaie d’y mordre.

« Deux corps tiennent à Grivesnes : un régiment d’infanterie, qui occupe la grande barricade, face à Malpart en flammes, et de là, vers la gauche, la plus grande partie du village, le parc et le château ; un bataillon de chasseurs, dont la ligne partant de la grande barricade longe la lisière Est et s’étend vers Saint-Aignan.

« Le 31 mars, jour de Pâques, l’Allemand, qui n’accepte pas son insuccès, redouble d’efforts ; la matinée voit ses attaques se renouveler sans interruption comme aussi sans résultat. L’élite du Kaiser est là, il faut encore faire un violent effort.

« A 11 h.40, le tonnerre de l’artillerie redouble tout à coup d’intensité et prend des proportions terrifiantes.

« A midi, les masses de la Garde s’élancent, la grande barricade est enlevée, le village est pris, l’ennemi s’avance dans le parc et atteint le château. Ce n’est que le commencement de la lutte. « Au château, dès l’alerte, le colonel d’infanterie, qui a à sa disposition le peloton de chasseurs de l’intrépide lieutenant AUBIER, l’appelle à lui : il lui donne l’ordre d’en défendre la face Est, devant laquelle vont se dérouler les combats les plus épiques.

« Tout se ferme : « En un clin d’œil, dit un chasseur héros de la lutte, tout est barricadé. » Les tables, les bancs, les meubles, tout est aussitôt utilisé, et déjà nos balles pleuvent par les fenêtres. Trois étages de feu : par les soupiraux les fusils, au rez-de-chaussée les fusils mitrailleurs, au premier les grenadiers et les tromblons V. B.

« Soudain, un intermède, qui va porter à son comble l’enthousiasme des défenseurs. Le piano, par hasard intact, allait subir le sort des autres meubles ; le sous-lieutenant LÉVY-FINGER l’aperçoit, s’y précipite, l’ouvre et la Marseillaise retentit : les chasseurs sont transportés, les balles pleuvent, les uniformes gris du Kaiser tombent.

« A la Marseillaise succède la Sidi-Brahim : les chasseurs, exaltés par leur hymne traditionnel, hurlent par les fenêtres, tout en tirant, le vers vengeur :

Mort aux ennemis de la France… « Ce ne sont plus des hommes. L’un d’eux, prudent, s’est muni de deux fusils ; il tire dans le tas, sans relâche ; quand le canon de l’un est trop chaud il le pose à côté de lui et prend l’autre, et ainsi jusqu’à ce que son épaule, meurtrie par le recul, lui refuse tout service.

« Et la lutte se prolonge. Nulle défaillance, l’un d’eux nous l’explique : « Nous étions toujours dans ce château sans nous faire de mauvais sang, car nous étions sûrs de la délivrance par les camarades du bataillon. »

« Le Boche, dont les rangs sont de plus en plus éclaircis, s’acharne, puis tout à coup il reflue, un cri retentit, le même partout : « Les capotes bleues ! Vive la France ! On les a ! On les a ! » « C’est la contre-attaque. C’est du délire. Le premier, le lieutenant AUBIER s’élance hors du château, entraîne ses chasseurs, en criant : « En avant le 19 ! » rallie une automitrailleuse que l’ennemi cherche à entourer, progresse avec elle, nettoie la rue et gagne le mur du parc. « Au château, le colonel LAGARDE a dit au sous-lieutenant LÉVY-FINGER : « Les petits chasseurs, allez en chercher, des Boches ! » Et à son tour LÉVY-FINGER s’élance. La lutte est opiniâtre, c’est la grenade, c’est le corps à corps ; le sergent RAZAT est mortellement blessé; sous le feu, le chasseur GAILLARD le charge sur ses épaules, le ramène au château, puis reprend aussitôt sa place.

« Après avoir débouché, la troupe du lieutenant AUBIER a rejoint la contre-attaque du petit sous-lieutenant RANTZ. Le frère de RANTZ, caporal au même bataillon, est tombé non loin de lui dans les combats du 30. « Je le vengerai ! » a dit simplement RANTZ en l’apprenant, et il tient terriblement parole, et il tiendra parole jusqu’à ce que le 4 avril, devant Mailly-Raineval, une balle vienne le mettre à son tour hors de combat.

« Le peloton RANTZ progresse maison, par maison vers la grande barricade ; le sergent CASTELNAU se présente à une porte, un Boche s’y trouve, les deux adversaires se mettent en joue, le Boche tire le premier, le sergent s’affaisse, une balle dans le ventre. Il passe son commandement, puis, s’adressant à son officier :

« — Mon lieutenant, je vais mourir tout à l’heure, comme je ne pourrai pas dire adieu à mes camarades du 19e, permettez-moi de vous serrer la main, à vous qui pour moi les représentez tous en ce moment.

« Deux chasseurs de sa section demandent à l’officier : « — Il ne peut pas mourir ici, il était trop courageux ; pouvons-nous le porter jusqu’au château ? Et ils vont. « Un mot sur ce qui, pendant ce temps, s’était passé à droite et dans le village. « Dans le village, le capitaine SAX, avec sa réserve de mitrailleuses, submergé par le premier flot boche, s’est dégagé, revolver au poing, à la tête de ses chasseurs, a réussi à mettre en batterie, et par un tir ajusté fauche, comme des épis le moissonneur, les vagues grises qui se succèdent sans interruption dans leur vain effort pour déborder le parc.

« Plus loin, vers la droite, le commandant DUCORNEZ s’est dégagé juste à temps, lui aussi, a rejoint successivement les deux groupes de contre-attaque, les a lancés, a constitué un barrage sur la route du Plessier avec les lieutenants DECAUDAVEINE, CHRISTAL et de KÉRARMEL et quelques isolés, pionniers, téléphonistes, etc., puis s’est jeté vers Saint-Aignan pour raffermir la ligne.

« Il rentre alors par Le Plessier dans Grivesnes, où déjà le lieutenant DECAUDAVEINE l’a

précédé, emmenant son groupe à la contre-attaque ; il lance son dernier groupe de chasseurs, capitaine LECOANET, sur la grande barricade, et se précipite au château.

« Il salue le colonel LAGARDE, délivré, et lui donne comme renfort une compagnie d’un régiment d’infanterie qui vient d’être mise à sa disposition ; il n’en a plus besoin, ses chasseurs maintenant tiennent la grande barricade et le mur du parc, dans lequel leur ligne se prolonge. « Les Boches ne passeront pas. »

Ce récit du journaliste demande, pour l’histoire, quelques compléments.

Le commandant n’avait pas tardé à reconnaître le caractère du tir de préparation commencé à 11 h.40, il appelle un agent de liaison et lui remet une note pour le colonel LAGARDE. L’agent de liaison part, mais reparaît aussitôt à l’entrée du P. C. en criant : « Les Boches ! » Le commandant sort, avec les quelques chasseurs qui l’accompagnent, et le voilà tout près du carrefour sud, à l’extrémité de la rue ouest ; les Boches sont dans la rue, à une cinquantaine de mètres. Il se porte par la rue Est vers le groupe de contre-attaque BELLET ; ce groupe a été disloqué par le bombardement et ne peut agir immédiatement. Le commandant donne ses ordres à BELLET et revient chercher à l’ouest du carrefour le groupe de contre-attaque GALTIER. Les granges qui l’abritaient viennent d’être démolies par les obus, il y a eu des pertes, ce groupe s’est reporté plus au nord, le commandant ne le trouve pas ; il va d’ailleurs agir spontanément. Au carrefour sud, la route venant du Plessier débouche sur une faible distance en chemin creux. Le commandant s’y porte ; là se trouvent maintenant les pionniers et les téléphonistes ; le point d’appui Est du carrefour est toujours tenu par le peloton RATTEZ ; les canonniers de 37 du lieutenant LEMERRE avec l’intrépide sergent BRISVILLE sont à leurs postes et le couvrent à l’ouest. Le commandant sort du chemin creux, et tout à coup voit la ligne du capitaine MAURY se repliant sur tout le front depuis La Chapelle – Saint-Aignan ; déjà elle a dépassé la route Saint-Aignan — Le Moulin — Grivesnes.

Elle se replie en ordre parfait, mais, elle se replie, et après la prise du village par l’ennemi, c’est tout notre front qui tombe. L’heure est des plus graves.

Que s’était-il passé ? Une indication fausse, venue de la droite, de mise en retraite sur Le Plessier, coïncidant avec la nouvelle également fausse de la capture du commandant au moment de la prise de Grivesnes par l’ennemi.

MAP GRIVESNES 1

MAP GRIVESNES 2, 3

Le commandant, plaçant vivement en travers de la route Grivesnes — Le Plessier le groupe des pionniers, téléphonistes, agents de liaison, avec les lieutenants DECAUDAVEINE, de KÉRARMEL et CHRISTAL, se jette avec son officier adjoint le lieutenant de CASTELLI, vers les unités MAURY pour les arrêter et les ramener en avant (rencontre du colonel d’OLLONNE [I. D. 12] qui arrivait du Plessier).

Dès que les chasseurs aperçoivent le signal d’arrêt, puis celui de la marche en avant, instantanément, avec un ensemble merveilleux, ils font demi-tour, et foncent avec un élan et une impétuosité qui, malgré le feu violent de l’ennemi, ne tarderont pas à leur rendre la possession de leurs lignes. C’est dans l’exécution de ce mouvement que le rude et énergique CORVISART trouve une mort glorieuse et digne de lui.

CORVISART marche en tête de sa compagnie ; au bout de quelques mètres, il tombe, la cuisse traversée d’une balle ; des chasseurs se précipitent pour l’emmener au poste de secours ; il leur dit : « Un capitaine ne quitte pas sa compagnie pendant une contre-attaque, quand la position sera reprise, je partirai. » Il se relève, entraîne encore ses chasseurs, et tombe enfin, frappé d’une balle dans la tête, en atteignant son objectif.

Aussitôt rétablie la situation du groupe MAURY, le commandant revient à gauche ; il rencontre le colonel d’OLLONNE au nord et non loin du Plessier, sur la route du Plessier à Grivesnes ; le

colonel est étendu près d’un silo de betteraves, car les balles balaient la plaine, venant de la direction Saint-Aignan, et un de ses officiers, le capitaine RAOUL, vient d’être frappé à la tête. Le colonel apprend au commandant ce qui dans l’intervalle s’est passé dans le village, la contre-attaque du groupe DECAUDAVEINE, celles des autres groupes (GALTIER, RANTZ) ; le village semble repris, en partie du moins, le lieutenant de KÉRARMEL a pu se rendre au château et en revenir. Le colonel met une compagnie du 67e R. I. à la disposition du commandant, pour achever d’en chasser l’ennemi et lui prescrit d’en organiser l’occupation.

Le commandant rentre dans Grivesnes avec de KÉRARMEL et l’adjudant-chef DEZALAY qui devait être blessé le lendemain.

Encore quelques actions de détail, mais le grand effort allemand est brisé ; l’ennemi ne le

renouvellera plus aujourd’hui.

La journée de Grivesnes avait sauvé la France.

Le succès était dû à la vigueur et à l’entrain des contre-attaques, à la solidité des îlots de résistance qui s’étaient créés, facilitant le jeu des contre-attaques et leur progression, à l’esprit de sacrifice et à la fermeté de tous gradés et chasseurs, qui prêts à tout, et n’ayant qu’un but, battre l’ennemi, ont partout marché à fond.

Les îlots de résistance ont été : le château (lieutenant AUBIER, peloton de la 3e compagnie) ; l’angle est du carrefour sud (lieutenant RATTEZ, peloton de la 5e compagnie) ; les mitrailleuses de la C. M. 2 avec le capitaine SAX, à la sortie ouest du village ; et beaucoup plus au nord, vers la cote 74, un peloton de la 4e compagnie avec le lieutenant DELAHAYE.

Au carrefour sud, le lieutenant RATTEZ voit se produire autour de lui tous les mouvements déjà décrits ; il ne reçoit ni ordres ni avis (son commandant de compagnie, le lieutenant BELLET, vient d’être mortellement blessé) ; le lieutenant RANTZ, avec sa section, soutien de la ligne MAURY, voit lui aussi l’enlèvement du village et le repli de la droite ; le hasard a voulu que l’ordre qui lui était destiné ne lui soit point parvenu. RATTEZ et RANTZ se rencontrent, ce sont deux vrais soldats, pour eux il ne saurait y avoir d’hésitation. RATTEZ a déclaré : « Moi, je reste » ; — et RANTZ a répondu : « Tu peux compter sur moi, je ne m’en irai pas. » RANTZ contre-attaquera de lui-même dès qu’il le pourra.

Une mention spéciale doit encore être faite des autos-mitrailleuses dont les valeureux équipages, sous le commandement du capitaine TASSIN, qui se montre là beau soldat, firent preuve d’un allant merveilleux.

Réfugiées au moment de l’irruption de l’ennemi soit à l’ouest du village, soit sous la protection de l’îlot de résistance RATTEZ, elles profitèrent de toutes les occasions pour rentrer en ligne, accompagnant et secondant puissamment les contre-attaques, rivalisant d’entrain avec elles. L’auto-mitrailleuse, beaucoup plus manœuvrière que le tank, plus mobile et plus rapide, est, dans certaines conditions, un auxiliaire des plus précieux ; il lui faut des routes.

Les Boches étaient partis, mais ils avaient emmené tout notre poste de secours, fait prisonnier dans ses caves sur la place carrée à l’ouest du village : le Dr COUSINIE, nouvellement arrivé au bataillon, le brave autant que modeste Dr PASSERON, vétéran du 19e, le pharmacien COLCHEN, qui y avait autrefois brillamment tenu sa place dans le rang, l’infatigable et zélé aumônier du 19e, l’abbé FLAMENT, déjà blessé à Verdun, le dévoué et sympathique abbé CHAILLIOL, aumônier divisionnaire, attiré malencontreusement dans cette galère par la fête de Pâques, LASSERRE, LACROIX, DOVIN, les infirmiers et brancardiers.

Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, le lieutenant CHAILLIOT dirige une opération de détail contre La Chapelle-Saint-Aignan, restée aux mains de l’ennemi, mais celui-ci s’y est très solidement organisé et il en reste maître.

La journée du 1er se passe dans un calme relatif ; le soir à 6 heures, l’ennemi tente une nouvelle attaque générale ; il est partout repoussé.

Le 2, activité moyenne; dans la nuit du 2 au 3, nous sommes relevés par le 25e B. C. P.

Le 3, tout le bataillon est rassemblé à Chirmont, où ses derniers éléments arrivent à 5 heures du matin ; il y rentre à la 166e division ; nous y recevons un important renfort.

Dans la nuit du 3 au 4, l’artillerie ennemie se montre très active, les abords du village sont copieusement bombardés. Au milieu de la nuit, le général CABAUD appelle le commandant : par un prisonnier, on vient d’apprendre que le lendemain matin l’ennemi doit déclencher une nouvelle attaque générale, et que sur notre front, débouchant de Mailly-Raineval, il se propose, par Thory, d’atteindre la voie ferrée Paris-Amiens.

Mailly-Raineval. — Le 4, à 6 heures du matin, le bataillon est alerté ; il reçoit l’ordre de se porter vers la croisée des routes Thory-Louvrechy et Mailly-Sourdon pour contre-attaquer sur le flanc droit des colonnes qui menaceraient Sourdon.

Le bataillon s’ébranle aussitôt ; c’est une importante colonne de huit unités (cinq compagnies, deux C. M. avec leurs échelons attclés ; I. E. M. avec P. E. A., pionniers, téléphonistes, etc.) qu’il faut porter en bloc, en plein jour, en pleine zone battue, sur un terrain découvert et vu des crêtes à l’Est, jusque sur la ligne de feu.

Débouchant de Chirmont par la route de la cote 146, le bataillon gagne le léger vallonnement au sud de cette cote, qui court parallèlement à la croupe 146-131, et l’emprunte, après s’être formé en colonne double largement articulée ; il a plu, et si le terrain est mauvais, le ciel est bas, heureusement !

La marche s’exécute avec un ordre parfait, les colonnes puis les unités circulant entre les zones battues et les évitant; le bataillon atteint ainsi, presque sans pertes, la croisée des chemins, d’où il se redresse face à Thory, venant s’arrêter à mi-distance entre elle et Thory. Thory est à ce moment l’objet d’un bombardement furieux, le 29e B. C. P. qui a été rejeté sur le Bois rectangulaire de la cote 95 ne s’y maintient qu’au prix des plus grands efforts.

Trois compagnies et une C. M. sont successivement engagées sur Thory et le Bois 95 ; elles progressent vivement malgré des pertes sérieuses, rétablissent et consolident notre ligne au nord du Bois 95, et brisent toutes les tentatives de l’ennemi.

Mais tandis qu’il s’avançait sur le Bois 95, en direction de Thory, l’ennemi avait rejeté les premiers éléments de la division de gauche (163e) sur le Bois de l’Arrière-Cour et la Ferme de Sébastopol ; un grand vide s’était créé entre les deux divisions, l’ennemi en profitant s’était avancé par les Bois de la cote 109.

A peine les premières unités du 19e sont-elles engagées vers le Bois 95, que les deux compagnies qui restent, soutenues par trois sections de la C. M. 2 (sous-lieutenant MACHENAUD), sont jetées dans le Bois109 ; toutes les mitrailleuses ouvrent un feu violent et nourri, nettoyant le fourré devant elles, et permettent ainsi aux 1re et 2e compagnies de progresser plus sûrement. Néanmoins, un combat dans le bois s’engage, combat long et pénible, dans lequel mitrailleurs, fusiliers-mitrailleurs des 1re (lieutenant CHAILLIOT) et 4e compagnies (lieutenant DELAHAYE) se couvrent de gloire. Lentement, luttant pied à pied, l’ennemi recule ; tous ses essais de contre-attaque sont repoussés. En fin de journée, après de rudes heures de combat laborieux, notre ligne est rétablie et tient ; l’ennemi est partout contenu.

Il pleut ; l’eau et la boue viennent encore accroître la fatigue et les souffrances, mais les résultats obtenus depuis notre entrée dans la bataille ont donné aux chasseurs une confiance et un moral que rien ne saurait abattre.

Dans la nuit, le 26e B. C. P. relevant le 29e B. C. P. prend la droite du dispositif, tandis que le 19e B. C. P. en profite pour s’établir en entier vers la gauche, le capitaine adjudant-major MAURY ayant le commandement des unités en ligne.

Nous voici le 5 avril ; pour achever définitivement de briser l’effort ennemi, le général MANGIN, qui commande le 9e C. A. dont nous dépendons, a décidé de passer à l’offensive ; les bataillons RICHARD, du 232e, MALOCHET, du 277e et deux batteries de tanks Schneider sont mis à la disposition du commandant DUCORNEZ pour attaquer en direction de Sauvillers et Ferme Adelpare. Malgré le beau départ du bataillon MALOCHET, malgré l’ardeur des tanks, au moins de ceux qui ne furent pas embourbés, l’attaque obtient peu de résultats, mais d’assaillant l’ennemi est maintenant devenu l’assailli. A gauche, on en profite pour achever la conquête du Bois 109 ; la 1re compagnie y fait un important paquet de prisonniers.

Bien que le but de ce récit ne soit pas un réquisitoire contre l’Allemagne, il faut mentionner ici l’avis communiqué par le colonel GARÇON, commandant l’I. D. 166, le soir de ce jour à 17h.45 :

« Des observateurs signalent que sur le Plateau de la Ferme Fourchon, les Boches dépouillent nos blessés et nos morts et s’habillent d’uniformes français. « Prière de vouloir bien prévenir les unités sous vos ordres. »

Le 6, nouvelle action offensive, cette fois par le 277e R. I. (colonel PHILIPPOT) débouchant des Bois de l’Arrière-Cour. La progression n’est pas suffisante, et le 19e n’a pas à intervenir. L’ennemi, devenu nerveux et inquiet, riposte par un barrage d’une violence inouïe et qui se prolongera trois heures durant. Son tir se concentre sur nos places présumées de rassemblement et en particulier dans le ravin sud du Bois 95 d’où les chars d’assaut étaient partis la veille ; là, au P. C., les deux appareils de T. S. F., l’appareil de T. P. S., les appareils téléphoniques, seront successivement mis en pièces, et le chasseur PRUNEVILLE, relevant et soignant les blessés sans souci des obus, plaisantant sans arrêt avec la plus parfaite liberté d’esprit et une verve du meilleur aloi, fera l’admiration de tous ceux qui purent le voir. « Celui-là, c’est un as ! » disait, émerveillé, le commandant GAUGEAT, du 26e B. C. P.

C’est toujours l’eau, la pluie et la boue.

C’est le 6 que tombe, grièvement blessé, le brave et populaire capitaine SAX, le modèle de l’officier mitrailleur.

Pas d’action d’infanterie le 7 ; arrivent ce jour au bataillon les Drs GARIPUY et CHIOSELLI qui sauront si bien y maintenir les belles traditions du corps médical du 19e.

Dans la nuit du 8 au 9, le 19e est retiré de la première ligne, et passe en deuxième ligne, à Sourdon (1er groupement : capitaine MAURY, 1re, 4e, 5e compagnies, C. M. 2) et Thory (2e groupement : capitaine LECOANET, 2e, 3e, C. M. 1).

Le commandant reste à Thory, tenant le secteur avec le 2e groupement, le bataillon MALOCHET,

du 277e, le bataillon JEANNE, du 294e, le groupement d’ANSELME, du 26e B. C. P.

Dans la nuit du 9 au 10, le 1er groupement se porte de Sourdon à Fléchy.

Dans la nuit du 10 au 11, le 2e groupement relevé se porte à son tour à Fléchy.

Le 11, le 1er groupement gagne Maisoncelle où le 2e groupement vient le rejoindre le 12 et où le bataillon se rassemble.

Le 19e quittait le champ de bataille de Picardie avec le légitime orgueil d’avoir arrêté l’ennemi partout où il avait paru et avec l’inébranlable confiance, le sentiment de force que peut donner pareille conviction lorsqu’elle est aussi pleinement justifiée. Ces combats nous avaient coûté 16 officiers et 450 gradés ou chasseurs.

La couronne de gloire du 19e s’enrichissait d’un nouveau fleuron, d’une nouvelle citation à l’ordre de l’Armée.

Ordre de la Ire armée n° 43 du 9juin 1918.

Le général DEBENEY, commandant la Ire armée, cite à l’ordre de l’Armée :

Le 19 bataillon de chasseurs à pied.

« Venant d’un secteur voisin où il avait montré la plus énergique vaillance, a, sous les ordres de son chef, le commandant DUCORNEZ, été engagé le 4 avril 1918, à 6 heures du matin, pour rétablir une situation compromise à la suite de l’enlèvement par l’ennemi d’une position importante menaçant notre gauche. Par une contre-attaque résolue et des plus brillantes, a rétabli la situation, arrêté les progrès de l’ennemi, l’a rejeté en faisant des prisonniers, lui enlevant trois mitrailleuses. »

Général DEBENEY.

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