La Marne

Le 30 août, le 19e, débarqué à Guignicourt, va cantonner à Condé-sur-Suippe. Déjà l’ennemi est tout près ; c’est une stupeur et une révélation, c’est la première perception de ce qui vient de se passer en Belgique, mais, chose admirable, cela ne fait qu’exalter encore le moral des chasseurs. C’est encore la retraite, pour la couvrir le 19e est porté le 31 plus à l’est, sur la Retourne, face à Asfeld-la-Ville.

Belle retraite, bien ordonnée, et des plus propres à affermir la confiance.

Souvent en fin de journée, le combat s’engage et s’étend, puis, la nuit venue, il est rompu. Une marche de nuit, un cantonnement de quelques heures, reprise de la marche au matin pour gagner de nouvelles positions, et l’on recommence.

L’ennemi, toujours vigoureusement contenu, se montre prudent; toujours nous restons maîtres de nos mouvements.

C’est alors que le général GROSSETTI prit le commandement de la 42e D. I. La retraite se poursuit ainsi par Reims, la Montagne de Reims, Mareuil-sur-Ay où l’on passe la Marne, sur les Marais de Saint-Gond, que le 19e atteint le 5 septembre par Vert-la-Gravelle, Aulaizeux et Broussy-le-Grand.

Nous savons que la retraite se prolongera autant qu’il sera nécessaire, jusqu’à l’Aube s’il le faut, jusqu’à ce que le général JOFFRE ait en mains tous ses moyens pour livrer la bataille. En cette chaude matinée du 5, nos arrière-gardes ont été accrochées à Vert-la-Gravelle, et un instant le canon s’en est mêlé ; un peu plus tard on nous a donné nos cantonnements du soir ; au milieu du jour nous sommes sur la rive sud des Marais.

Là, l’arrêt se prolonge étrangement, des hauteurs de la rive nord, le canon de la Garde prussienne tire maintenant sans arrêt; bientôt les nôtres y répondent et le tonnerre de l’artillerie s’allume sur tout le front. C’est le canon glorieux et libérateur de la Marne !

Une rumeur circule, l’ordre arrive, l’heure est venue : on s’arrête là, c’est là qu’on livre bataille. Du 6 au 9 septembre, sur le front de Reuves à Soizy-aux-Bois, la 42e D. I. avec à sa droite les Africains de la 38e D. I. (Ve armée) soutiendra contre la Garde les combats les plus violents, donnera les assauts les plus impétueux.

Dans ces Marais et ces Bois de Saint-Gond, au renom impérissable, ce sont pour le 19e les combats de Chapton, Soizy-aux-Bois, bois de Botrait, château de Mondement défendu de concert avec les tirailleurs algériens (glorieux épisode illustré par l’image).

Le 7, le commandant PAYARD est grièvement blessé ; le capitaine SALLIS lui succède, mais à son tour il est tué le 8 dans un assaut à la baïonnette.

Le capitaine HENNEQUIN prend le commandement et lui aussi, le 9, tombe à la tête du bataillon, qu’il laisse définitivement sans chef.

Avec eux, 400 chasseurs sont tombés, et le 19e qui n’a plus ni commandant, ni capitaines, ni lieutenants, le 19e qui n’est plus encadré que par quelques sous-lieutenants, est rattaché momentanément au 8e B. C. P.

Cette journée du 9 vit l’exécution d’une manœuvre demeurée célèbre. Plus à l’est, à Fère-Champenoise, devant la Garde saxonne, la situation devenait inquiétante. Le général FOCH décide audacieusement le retrait d’une division du front, et c’est le général GROSSETTI, la 42e, qu’il choisit. Nous en sommes avertis dans la matinée, en plein combat, mais nous croyons que c’est pour gagner une position de réserve où nous aurons quelque repos, et notre étonnement est grand de voir arriver pour prendre notre place des régiments du Nord déjà eux-mêmes très éprouvés.

Vers midi, nous sommes sur la route de Champaubert à Sézanne (par Soizy), au carrefour de Lachy ; là, ce qu’on attend de nous nous est révélé. Nos éléments, regroupés, la 42e D. I. s’ébranle, comme à la manœuvre, et gagne la route de Sézanne à Fère-Champenoise, dans la région de Linthes. A la fin du jour l’attaque est amorcée, l’avant-garde s’est déjà engagée le long des coteaux de Fère-Champenoise ; les trois bataillons de chasseurs (8e, 16e, 19e) sont arrêtés aux lisières ouest de Linthes et Linthelles où ils passeront la nuit au bivouac ; le combat que la nuit a interrompu doit reprendre le lendemain par une attaque générale de toute la division.

Peu à peu, ce soir-là, le silence de la nuit s’étend sur le champ de bataille, la nuit elle-même s’achève dans le plus grand calme.

Les nuits de bivouac sont fraîches ; le 10, au petit jour, tout le monde est debout. Et alors ! alors, ce fut peut-être le plus bel instant de la guerre. La vérité éclate comme un coup de tonnerre, la nouvelle court les rangs avec la rapidité de l’éclair : l’ennemi est en fuite ; c’est de sa fuite qu’est fait ce silence. C’est la victoire ! la victoire !

Heure de joie profonde, minute de frémissant enthousiasme ! Jour sans pareil, jour inoubliable ; car cette victoire fut la mère de toutes les autres, car jamais depuis, nous, les soldats du rang, nous n’avons eu comme alors la sensation de la victoire complète, de la victoire resplendissante, de la victoire de nos rêves et de nos espoirs.

Et, par Fère-Champenoise et Normée, la poursuite commence.

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