La Somme

(Septembre – décembre 1916.)

Le 14 septembre après midi, des autos nous enlèvent à Pissy pour nous conduire au camp 55, dans les bois, près de Cerizy-Gailly.

Le 18, nouveau voyage en autos ; nous débarquons à Suzanne, dans l’eau et la boue, et le soir, par Curlu, nous gagnons les carrières de Tatoï, au nord de Hem.

Nous nous y installons en position d’attente, mais les bombardements sont fréquents, nous sommes à bonne portée du mont Saint-Quentin, qui ne nous ménage pas ; déjà nos pertes y seront sensibles. C’est là que tombe, le 19 septembre, le capitaine adjudant-major LUCQUET, vétéran des guerres coloniales, un des héros de la Marne, de l’Yser, d’Argonne, de Champagne et de Verdun, le plus beau soldat que le 19e ait compté dans ses rangs.

Dans la soirée du 20, nous faisons un bond en avant, et allons nous établir à la tranchée de Hanovre (tranchée de 2e ligne), puis, dans la nuit du 20 au 21, nous entrons en ligne à Bouchavesnes et ferme Bois Labbé.

La difficulté des mouvements sur ce champ de bataille est inimaginable ; la pluie, la boue, l’état du sol, les excellents observatoires que l’ennemi possède au mont Saint-Quentin, limitent les communications à quelques rares cheminements ; même la nuit, on ne peut s’en écarter sous peine de se perdre. Et tous ces cheminements, jusqu’à des distances considérables du front de combat, sont constamment battus par le canon ennemi.

Les relèves sont des opérations des plus pénibles, longues et coûteuses. Le difficile problème du ravitaillement ne peut être résolu que grâce à l’extraordinaire dévouement de l’intrépide PARGNY qui chaque nuit amène lui-même ses voiturettes, par des cheminements invraisemblables reconnus de jour, et au prix de mille difficultés, à suffisante proximité des lignes.

A cette époque, les brillants succès qui, dans la Somme, avaient marqué le début de l’offensive d’été avaient cessé. Les fronts s’étaient stabilisés. Il fallait enlever ou défendre chaque pouce de terrain au prix d’efforts très coûteux.

Le 19e reçut mission de disputer à un ennemi très actif nos positions avancées, pendant que se préparait la reprise de l’offensive.

Pendant quatre jours, les chasseurs tiennent comme des rocs malgré un bombardement violent et continu, malgré les réactions opiniâtres et meurtrières de l’infanterie. On souffre de la faim, de la soif, du manque de repos. Tout le monde est à bout de forces. Qu’importe ? On tient toujours, on tient quand même. Et la défense de la ferme de Bois Labbé restera un des plus beaux faits d’armes du bataillon.

Relevés dans la nuit du 24 au 25, nous nous reportons pour quelques jours en deuxième ligne, à la tranchée de Hanovre, et, dans la nuit du 27 au 28, nous revenons à Bouchavesnes—Bois Labbé.

Le secteur a conservé son caractère ; la carrière de Bouchavesnes, P. C. du bataillon et centre des réserves, demeure un nid à obus et nous coûte toujours des pertes ; la route de Péronne, sans cesse balayée par les batteries du mont Saint-Quentin, est une barrière sinistre qu’il faut trop souvent franchir et sur laquelle tombent un grand nombre des nôtres.

Dans la nuit du 29 au 30, nous poussons notre ligne en avant et occupons une nouvelle tranchée que nous dénommons tranchée Radet (à Verdun, le 19e occupait le quartier Radet). La nuit précédente, la 3e compagnie était en ligne entre Bouchavesnes et Bois Labbé. A 100 mètres en avant de sa gauche, une ligne d’arbres aux troncs éclatés. Des coups de feu, des rafales de mitrailleuses s’en égrenaient ; la fusillade dura toute la nuit.

Au petit jour, l’adjudant BOUCHER, dont la renommée n’était plus à faire, considérait dans les premières lueurs de l’aube cette ligne d’arbres, dont les occupants nous avaient tué quelques hommes. Il distingua tout à coup une file d’ombres qui s’estompaient dans le brouillard, puis disparurent. Plus loin vers la gauche, un autre groupe s’effaça aussi.

BOUCHER rend compte à son commandant de compagnie, et conclut : « Il n’y a plus personne là dedans : j’y vais… » Son officier lui conseilla la prudence, BOUCHER insiste et finalement part comme il le voulait, seul, revolver au poing.

Vingt minutes après, BOUCHER reparaît, chargé de boîtes de cigares, qu’il distribue. Il n’y a plus dans la tranchée que quelques cadavres, et il y mène sa section. Le soir, un fort poste allemand qui venait s’installer était mis à mal à courte distance par notre feu, et dans la nuit les unités voisines pouvaient se mettre à l’alignement. Ce fut notre tranchée de départ pour la dure attaque du 7 octobre. Le brave BOUCHER devait être tué au cours de la relève suivante. Relevés dans la nuit du 1er au 2 octobre, nous venons nous installer au bivouac du moulin de Fargny, à l’ouest de Curlu. Le 2 octobre, le bataillon y est passé en revue par le Président POINCARÉ, accompagné du général JOFFRE, et du général ROQUES, ministre de la Guerre. Le 3, étape au camp 6, près de Méricourt-sur-Somme.

Trois jours de repos, nous sommes mis à la disposition de la 12e D. I., général BRISSAUD-DEMAILLET.

Le 6, nous gagnons en autos Suzanne ; de là à pied nous nous portons au moulin de Fargny, puis, dans la nuit du 6 au 7, nous exécutons la relève en ligne sur le front d’attaque, à l’est de Bouchavesnes — Bois Labbé.

L’offensive du 25 septembre n’avait pas donné tous les résultats qu’on en attendait. Sur certains points, l’avance avait été sensible ; sur d’autres, au contraire, les unités avaient été arrêtées dès leur départ des parallèles d’assaut. Une nouvelle opération s’imposait : le 19e en sera le principal agent d’exécution.

Le 7 octobre, il attaque donc, en direction de « Tranchée de Fulda – Tête de Malassise ». Les vagues d’assaut sortent des tranchées dans un splendide élan, qui fait l’admiration de tous ceux qui en furent témoins. Ni la violence du tir de barrage ni le feu meurtrier des mitrailleuses ne parviennent à refréner cette belle ardeur ; malgré leurs pertes, les chasseurs continuent à bondir jusqu’aux positions adverses, qu’ils trouvent intactes et devant lesquelles ils doivent s’arrêter. Sous le fusil et le canon les unités se ressaisissent, puis la plus avancée à gauche, la 3e compagnie, qui a abordé l’extrémité de la Tranchée de Fulda, demande l’ordre d’assaut.

Le 19e se trouve alors isolé, en pointe ; à sa droite, la ligne est toujours dans la tranchée de départ ; à sa gauche, les unités qui avaient brillamment débouché du front Bouchavesnes-Rancourt, en direction des lisières sud du bois de Saint-Pierre-Waast, avaient été arrêtées et se trouvaient maintenant très loin en arrière. Le 19e ne peut plus être ni soutenu ni suivi ; le commandant suspend le mouvement, et donne l’ordre de s’organiser sur les nouvelles positions.

Quand nous serons relevés, nos lignes, trop en saillant, seront reportées à plusieurs centaines de mètres en arrière.

Cette relève, qui a lieu dans la nuit du 8 au 9, nous ramène, par Vaux, à Suzanne, d’où nous étions partis vingt jours auparavant ; le bataillon était diminué des deux tiers ; certaines unités étaient très éprouvées ; la 5e compagnie redescendait avec 1 officier, 1 sous-officier, 1 caporal, 26 chasseurs. Le général BRISSAUD-DEMAILLET reconnaissait la brillante conduite du 19e sous ses ordres par la citation suivante à l’ordre de la 12e division :

Le général commandant la 12e division cite à l’ordre de la division :

Le 19 bataillon de chasseurs à pied.

« Sous les ordres de son chef, le commandant DUCORNEZ, s’est porté à l’attaque avec un élan superbe, sous un barrage d’artillerie et de mitrailleuses des plus intenses et s’est maintenu sur le terrain conquis malgré de lourdes pertes. »

Le 9 octobre, transport en autos de Suzanne au camp 6, et, le 10, embarqués en autos à Méricourt, nous gagnons Formerie par Amiens, Poix, Aumale.

Nous sommes là bien loin de la bataille, bien reçus, confortablement installés ; c’est la détente complète, le vrai repos. Le bataillon reçoit à Formerie des renforts et se reconstitue. Nous serons rapidement prêts à rentrer en ligne.

Le 20, les autos nous ramènent au camp 6 ; le 29, une étape nous conduit du camp 6 au camp 18, près de Vaux, et le 30, le 19e se porte en 2e ligne comme réserve de D. I. près du P. C. Ouvrages. Travaux de tranchées et de boyaux, pertes légères.

Dans la nuit du 5 au 6 novembre, relevant le 26e B. C. P., nous rentrons en secteur à l’est de Bouchavesnes (P. C. Brioche)

Le secteur est toujours dur, les pertes restent sévères, mais aucune action importante.

Nuit du 11 au 12, relève par deux bataillons des 106e et , 132e R. I. camp 18.

Et, le 12, les autos viennent nous reprendre à la sortie est de Suzanne, pour nous ramener dans la région de Formerie où nous arrivons dans la nuit du 12 au 13. Nous cantonnons cette fois à Monceaux-l’Abbaye – Marcoquet – Saint-Arnould.

Renfort, réorganisation, instruction.

Le 29, voyage inverse en autos ; camp 18.

Le 30, nous entrons en secteur, en ligne de soutien, à l’ouest de la route Rancourt — Bouchavesnes.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre, nous passons en première ligne la gauche au bois de Saint-Pierre-Waast, la droite au bois Germain.

La vie de secteur ne s’est pas améliorée, l’eau, la pluie, la boue, l’ont encore aggravée au point de défier toute description.

Pertes toujours sensibles ; aucune action importante.

Rendons en passant un hommage aux Drs LACRONIQUE et PASSERON, qui par leur courage et leur dévouement pendant cette dure période de la Somme, souvent sans installation et exposés à tous les dangers, surent assurer le bon fonctionnement de leur service, et se trouver avec leurs brancardiers partout où un chasseur tombait.

Enfin, nous sommes relevés dans la nuit du 10 au 11 décembre par la 33e division britannique. Tout a été minutieusement réglé en raison des difficultés de la situation, des différences entre les deux organisations, et des différences de langues. Et cependant la relève est lente et très pénible ; les chasseurs ont peine à s’arracher à la boue qui menace de les enliser ; un Anglais périt dans un boyau à proximité du poste du commandant (P. C. Morgan).

L’étape qui suit, elle aussi, est très dure, et le bataillon n’est pas rassemblé avant 11 heures au camp 18. Il s’y embarque en autos à 12 h.30 et arrive le 12 décembre vers 3 heures du matin à Glaignes (non loin de Crépy-enValois) ; le 13, il va s’installer à Fresnoy-1a-Rivière, Rocquigny et Élincourt ; il reçoit là un important renfort. Ensuite, par étapes entremêlées de séjours, il gagne :

le 17 décembre, Boursonne ; le 18, Marizy-Saint-Mard ; le 24, Villeneuve-sur-Fère ; le 25, Cierges ; le 26, Lagery ; et le 3 janvier 1917, Festigny-les-Hameaux.

C’est alors qu’est formée la 166e D. I. Elle est constituée par les corps de l’ancienne 254e brigade (19e et 26e B. C. P., 171e R. I.) auxquels vient s’ajouter le 294e R. I. Elle est commandée par le général CABAUD. Le commandant de l’I. D. est le colonel GARÇON, qui avait succédé à Vauxtin (août) au colonel VIDALON à la tête de la 254e brigade. C’est avec ces chefs que nous finirons la guerre et que nous connaîtrons la Victoire.