Ypres

Ypres est abordée en pleine nuit. Les habitants ont fui sous le premier bombardement, la ville est complètement déserte, le quartier de la gare brûle ; des lueurs d’incendie aussi vers la cathédrale ; au-dessus de nos têtes sifflent en passant les obus.

Ainsi vue, avec ses halles sinistrement éclairées, la célèbre place d’Ypres revêt, dans cette nuit d’horreur, un aspect d’une grandeur tragique et impressionnante, que n’ont jamais pu oublier ceux qui en furent les témoins.

Au grand jour seulement, le 9, le 19e atteint Kruisstraathoeck. Il y prend quelques heures de repos, et à midi se remet en route, par Dickebusch, pour Mille-Kruis ; il y passe la nuit du 9 au 10.

Wytschaete. — Dans la matinée du 10, les 16e et 19e sont portés à Basseye (au nord du Mont Kemmel), d’où ils se portent à l’attaque de Wytschaete, le 16e à droite, le 19e à gauche. Le bataillon, se déployant, passe au sud de Groote-Vierstraat, franchit la route d’Ypres, et, malgré les difficultés du terrain, malgré le feu de l’ennemi, progresse régulièrement vers l’objectif ; en fin de journée sa première ligne est partout au contact immédiat de l’ennemi ; mais au début de la nuit arrive l’ordre de se dégager et de se reporter en arrière sur Basseye.

A minuit, le commandant est appelé par le général commandant la 32e D. I. à l’ouest de Groote-Vierstraat. Le 19e doit relever des unités engagées dans les bois à l’est de Hollandschur Ferme ;

le 16e (en partie) prolongera sa ligne à droite.

Dès leur arrivée à Basseye, les compagnies sont rappelées à Groote-Vierstraat, où les distributions commencent à 2 heures du matin ; à la sortie est de Groote-Vierstraat, l’ennemi bombarde à intervalles réguliers le passage du Moulin ; leur distribution faite, les compagnies passent au Moulin entre les rafales et se portent dans les bois. Le mouvement est en voie d’achèvement le 11, vers 6 heures du matin, mais déjà le bombardement ennemi atteint toute son intensité ; à notre droite les compagnies du 16e n’ont pas pu atteindre leurs emplacements et ont trouvé l’ennemi dans les éléments de tranchées qu’elles devaient occuper.

La situation reste sans changement jusque vers 9 heures, toutes les tentatives de l’ennemi sur notre front sont repoussées, quand soudain ses attaques, qui se renouvellent partout en masses compactes, parviennent à rompre simultanément la ligne à notre droite et à notre gauche, lui permettant de se jeter de part et d’autre derrière nous dans le bois. C’est alors, dans une mêlée générale et confuse, une série de sanglants combats.

Le commandant met son groupe de liaison en ligne, jette sa compagnie de réserve (TERREAUX) en contre-attaque par le carrefour de Wytschaete ; rien n’y fait, l’ennemi s’avance rapidement au nord du bois, nous gagne de vitesse ; quand le capitaine RENÉ avec la 1re compagnie veut se replier sur la ferme Hollandschur il la trouve occupée, et est grièvement blessé ; quand le commandant veut reformer une nouvelle ligne à la lisière ouest du bois, il a déjà l’ennemi derrière lui, et le sous-lieutenant GAGNON, son officier adjoint, est tué à ses côtés. Les survivants se jettent dans les petites fermes au sud de la route Wytschaete – Groote-Vierstraat, et c’est enfin là que peut s’affirmer leur résistance.

Dans la nuit, le bataillon est reformé ; le capitaine RENÉ, la poitrine traversée d’une balle, échappe à l’ennemi et rentre dans nos lignes.

Ainsi s’achève pour lui dans un échec, sur cette partie du front, la puissante offensive commencée par l’ennemi le 10, et dont le but immédiat était la conquête d’Ypres.

Le 12, le général GROSSETTI réunit en un même groupe, sous le commandement du commandant DUCORNEZ, les glorieux débris des 19e et 16e, et le 13 le groupe 19e-16e, après avoir occupé une position de réserve à Halbachs, va cantonner à Basseye.

Le 14 à midi, alerte !L’ennemi s’est emparé des bois à l’ouest de Wytschaete, il faut les reprendre ; c’est le groupe 19e-16e qui en est chargé. Il s’ébranle aussitôt, progresse péniblement à l’est de la route d’Ypres, et à la fin de la journée enlève brillamment, à la baïonnette, le premier des bois, le petit bois carré. La nuit est venue, l’obscurité est complète, la pluie tombe sans interruption, il faut s’arrêter ; les combattants, exténués, se couchent dans la boue. Et là se passe un fait incroyable, qui, malgré la nuit, la pluie et les bois, ne peut s’expliquer que par l’extrême fatigue où en étaient arrivés les deux adversaires : Français et Boches dorment mêlés, côte à côte ; au petit jour nous faisons ainsi un certain nombre de prisonniers.

Le 15, à 6 heures du matin, arrive l’ordre de suspendre toute action offensive.

Le soir, le 11e bataillon de chasseurs nous relève, et le groupe 19e-16e se porte en arrière de

Dickebusch, à Saint-Hubertushoeck.

Deux jours de repos et de reconstitution, le 19e est reformé à trois compagnies de cinquante fusils, avec trois sous-lieutenants.

Le 18, après une marche rendue singulièrement pénible par l’état et l’encombrement des routes, par Ooderdom, Vlamertinghe et Elverdinghe, le groupe 19e-16e rentre à la 42e division ; il atteint Woesten dans la nuit ; les deux bataillons reprennent leur indépendance.

Steenstraate. — Le 19, le bataillon va s’installer dans les tranchées de deuxième ligne du moulin de Zuydschoote, il y reçoit des renforts et se reconstitue.

Dans la nuit du 20 au 21, il se porte en ligne le long du canal, au nord de Steenstraate, la droite au pont de Steenstraate, la gauche à la Maison du Passeur.

Période de secteur active et pénible, mais fructueuse. L’offensive ennemie du 10 novembre avait rejeté tous nos éléments de la rive droite, nous recevons mission de nous y rétablir, et quand nous quitterons Steenstraate, le 29, la tête de pont face à Bixschoote sera reconstituée, avec quatre compagnies sur la rive droite.

A cette époque toute la 42e D. I. se porte vers Ypres, le 19e marchant par Elverdinghe, Poperinghe puis Vlamertinghe.

Zillebeke. — Dans les premiers jours de décembre, elle s’installe en avant de Zillebeke, entre la route de Menin et celle d’Armentières.

Vie de secteur active, pénible, sans repos, avec des tranchées encore rudimentaires, profondes en première ligne, mais sans boyaux, sans abris, et de l’eau partout. Le bataillon est d’abord dans les bois à l’est de Zillebeke (Butte aux Anglais), les opérations s’y multiplient, visant principalement le fortin de la cote 60. Au cours de l’une d’elles, le 17 décembre, l’héroïque adjudant BOURGEOIS, de la 1re compagnie, illustre glorieusement la belle devise du bataillon. Il enlève sa section à l’assaut au cri de : « En avant toujours », il tombe aussitôt, mortellement frappé, et il achève : « Repos ailleurs. »

Dans la nuit de Noël, nous essayons de relever nos morts tombés entre les lignes, pendant que les Allemands dans la tranchée en face chantent leurs lieds, mais nos brancardiers, mitraillés, sont obligés d’interrompre leur besogne.

Et cependant l’ennemi, profitant de l’extrême proximité de certains points de la ligne, avait ébauché des tentatives de fraternisation, qui, reçues à coups de revolver, ne se renouvelèrent pas.

Fin décembre, le 19e est un peu plus à l’ouest, à Verbrandenmolen et Blauwen-Poort Ferme; c’est là que vient le toucher l’ordre de départ de la 42e D. I.

Dans la nuit du 29 au 30, après relève, il gagne Kruisstraate (près d’Ypres), puis par Poperinghe (le 30) il rentre en France le 31, cantonnant au sud de Cassel, à Bavinchove, Mulse-Houck, Hilse-Houck.

1er janvier 1915. — Repos.

Le 2, embarquement à Hazebrouck, et débarquement le 3 à Ailly-sur-Noye. Huit jours de reconstitution à Guyencourt, Remiencourt, Rouvrel, près d’Amiens.

La typhoïde sévit.

Malgré la grandeur et la continuité de l’effort fourni, malgré la fatigue, l’heure du repos n’est pas encore venue, un autre théâtre nous appelle.

Le 11, embarquement à Ailly-sur-Noye, et le 12 au soir, débarquement à Givry-en-Argonne.

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